Dans le paysage politique français, le débat sur l’identité idéologique des partis de droite ne cesse de resurgir. Parmi les formations conservatrices, Les Républicains (LR) se revendiquent souvent comme les continuateurs de la tradition gaulliste, incarnée par la figure tutélaire de Charles de Gaulle. Pourtant, une analyse historique révèle que ce lien est bien plus ténu qu’il n’y paraît. Fondé en 2002 sous le nom d’Union pour un Mouvement Populaire (UMP), ce parti résulte d’une fusion large englobant diverses sensibilités de la droite et du centre-droit, loin de la pureté doctrinale du gaullisme originel. De plus, l’absence flagrante de la croix de Lorraine – symbole emblématique des mouvements gaullistes – dans son identité visuelle en dit long sur cette rupture symbolique et idéologique. Cet article explore ces éléments pour démontrer que Les Républicains, malgré certains héritages, ne sauraient être qualifiés de parti gaulliste au sens strict.
Qu’est-ce que le gaullisme ?
Pour comprendre pourquoi Les Républicains s’éloignent du gaullisme, il convient d’abord de rappeler les fondements de cette pensée politique. Le gaullisme, inspiré des idées et de l’action de Charles de Gaulle, est avant tout un souverainisme qui transcende les clivages. Il prône une « certaine idée de la France », valorisant la grandeur historique du pays, un État fort et indépendant, une économie de participation associant capital et travail, et un rejet des influences supranationales comme l’OTAN ou une Europe fédéraliste. Pragmatique, il adapte ses méthodes aux circonstances sans renier ses principes intangibles : souveraineté nationale, unité du peuple et rôle primordial du président de la République, élu au suffrage universel direct.
Cette tendance politique n’est pas figée dans un clivage gauche-droite traditionnel ; elle a même connu des variantes « sociales » (gaullisme de gauche) et conservatrices. Mais son essence reste ancrée dans la Résistance et la Libération, symbolisée par la croix de Lorraine, adoptée en 1940 comme emblème de la France libre contre la croix gammée nazie. Ce symbole n’est pas anodin : il incarne l’indépendance et l’unité nationale, devenant le logo de tous les grands partis gaullistes jusqu’au début des années 2000.
Les partis gaullistes historiques : une lignée marquée par la croix de Lorraine
Les mouvements gaullistes se succèdent de manière fluide sous la IVe et la Ve République, formant une chaîne ininterrompue de partis fidèles à l’héritage de De Gaulle. Dès 1947, le Rassemblement du Peuple Français (RPF) adopte la croix de Lorraine comme logo, suivi de l’Union pour la Nouvelle République (UNR) en 1958, de l’Union des Démocrates pour la République (UDR) dans les années 1960-1970, et enfin du Rassemblement pour la République (RPR) fondé en 1976 par Jacques Chirac. Ces formations, nées pour soutenir De Gaulle et ses successeurs, intègrent des éléments souverainistes, sociaux et un exécutif fort, tout en arborant fièrement la croix de Lorraine – souvent associée à un bonnet phrygien pour évoquer la République.
Même les courants gaullistes de gauche, comme l’Union Démocratique du Travail (UDT) ou le Front Progressiste, reprennent ce symbole. Cette constance iconographique n’est pas fortuite : elle ancre visuellement ces partis dans la tradition de la France libre. Jusqu’en 2002, aucun parti gaulliste majeur ne s’en écarte, renforçant leur légitimité comme héritiers directs.
La fondation de l’UMP en 2002 : une union large, au-delà du gaullisme
C’est précisément en 2002 que cette lignée se brise. L’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) émerge dans l’urgence post-électorale, après la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. Initialement nommée Union pour la Majorité Présidentielle, elle devient officielle lors d’un congrès fondateur au Bourget en novembre 2002. Son objectif : unifier les forces de la droite et du centre-droit pour soutenir Jacques Chirac, en vue des législatives.
Loin d’être un pur prolongement gaulliste, l’UMP résulte d’une fusion hétéroclite : le RPR (gaulliste), Démocratie Libérale (DL, libéral-conservateur) et le Mouvement des Réformateurs (centriste), dissous dans la nouvelle entité. S’y ajoutent des dissidents de l’Union pour la Démocratie Française (UDF), le Forum des Républicains Sociaux (chrétiens-démocrates) et le Centre National des Indépendants et Paysans (CNIP, conservateur modéré). Bien que deux tiers des élus UDF rejoignent l’UMP, François Bayrou maintient une ligne centriste indépendante. Cette coalition englobe ainsi des libéraux, des conservateurs, des centristes et des gaullistes – mais pas exclusivement ces derniers.
Les liens avec le gaullisme existent via le RPR et Chirac, figure historique du mouvement. Pourtant, l’UMP se positionne dès l’origine comme un parti « libéral-conservateur ». Il s’agit en réalité d’une union majoritairement de droite et centre-droit. Le logo de l’UMP ? Un symbole simple en bleu-blanc-rouge, sans croix de Lorraine, marquant symboliquement la dilution gaulliste dans une identité plus large et moderne.
De l’UMP aux Républicains : une continuité libérale sans retour aux sources
En 2015, l’UMP devient Les Républicains, un renommage décidé par Nicolas Sarkozy pour « se recentrer » et rompre avec les scandales financiers du parti (Bygmalion). Ce changement vise à évoquer la République et une droite « sérieuse », mais ne restaure pas l’héritage gaulliste pur. Le nouveau logo abandonne définitivement la croix de Lorraine, optant pour un design épuré aux couleurs tricolores. Idéologiquement, LR accentue son virage libéral sous Sarkozy et ses successeurs : pro-européen (soutien à Maastricht et à l’euro), atlantiste modéré, et focalisé sur la sécurité et l’économie de marché – des positions qui s’éloignent du souverainisme originel de De Gaulle.
Les débats internes illustrent cette fracture. Des courants comme « Gaullistes en Mouvement » (12 % des voix au congrès de 2012) tentent de préserver l’ADN souverainiste, mais ils sont minoritaires face à des tendances libérales (France Moderne et Humaniste) ou sécuritaires (Droite Populaire). Après la débâcle électorale de 2022, certains analystes parlent même d’un « gaullisme en état de mort cérébrale » au sein de LR.
Pourquoi Les Républicains ne sont pas gaullistes : une identité hybride
Plusieurs arguments solides étayent l’idée que LR n’est pas un parti gaulliste. D’abord, sa genèse en 2002 comme union large dilue l’essence doctrinale : le RPR n’était déjà qu’une composante parmi d’autres, et l’UMP intègre des libéraux et centristes incompatibles avec le souverainisme strict. Ensuite, l’abandon de la croix de Lorraine – présent dans tous les partis gaullistes jusqu’en 2002 – symbolise cette rupture visuelle et identitaire. Enfin, l’évolution idéologique vers un libéralisme pro-européen contredit les principes fondateurs : De Gaulle prônait l’indépendance face à Bruxelles et Washington, tandis que LR soutient souvent les traités européens.
Bien sûr, des échos persistent – comme le refus de l’assistanat ou la défense de l’État providence – mais ils relèvent plus d’une droite classique que d’un gaullisme pur.
Une droite sans dogme fondateur
Les Républicains incarnent une droite républicaine moderne, pragmatique et unie par le pouvoir plutôt que par une doctrine unique. Leur fondation en 2002 comme UMP marque la fin d’une ère gaulliste homogène, remplacée par une coalition hétérogène où le symbole de la croix de Lorraine cède la place à un tricolore neutre. Si LR peut revendiquer un héritage chiraquien, il s’agit d’un gaullisme édulcoré, adapté aux exigences d’une droite plurielle. Pour les puristes, le vrai gaullisme survit ailleurs : dans des clubs associatifs ou des figures marginales du souverainisme. En somme, Les Républicains ne sont pas gaullistes ; ils en sont les lointains cousins, transformés par le temps et les fusions électorales.
Le parti est d’ailleurs aujourd’hui dirigé par Bruno Retailleau qui n’a jamais adhéré à un parti gaulliste, il fut membre de 1994 à 2010 du Mouvement Pour la France de Philippe de Villiers, un parti libéral et conservateur dissident de l’UDF. Le président du groupe à l’Assemblée nationale, Laurent Wauquiez, est un ancien membre de l’UDF dont le mentor n’est autre que Jacques Barrot l’ancien commissaire européen.
Voilà pourquoi la refondation d’un véritable parti gaulliste est essentiel !